Les femmes de la Bible Hébraïque

Le Tanakh (תָּנָ״ךְ‎) (Bible Hébraïque) ou Ancien Testament comporte de nombreux personnages féminins essentiels qui sont pourtant assez peu connus du grand public. On peut pourtant citer à cet effet : Esther (אֶסְתֵּר‎), Bat-Seba (בַּת־שֶׁבַע) ou Bethsabée en français, Myriam (מִרְיָם), Tsippora (צִפּוֹרָה), les femmes des Patriarches (Rebecca (רִבְקָה‎), Sarah (שָׂרָה‎), Léa (לֵאָה‎) et Rachel (רָחֵל‎)), Hagar (הגר‎) ou encore la prophétesse Deborah (דְּבוֹרָה)… L’idée dans cet article est d’explorer leurs rôles et ce que leurs trajectoires personnelles disent du rapport de la Bible Hébraïque aux femmes. Il y a de nombreuses femmes qui ne seront pas mentionnées dans cet article bien entendu. Le but étant de se consacrer sur des figures essentielles et connues du grand public. Toutes les citations bibliques sont issues de la traduction de la Bible dite Segond 21.

  1. Eve (חַוָּה)
  2. Sarah (שָׂרָה‎), Rebecca (רִבְקָה‎), Léa (לֵאָה‎) et Rachel (רָחֵל‎)
  3. Hagar (הגר‎)
  4. Myriam (מִרְיָם)
  5. Tsippora (צִפּוֹרָה)
  6. Déborah (דְּבוֹרָה)
  7. Ruth (רוּת)
  8. Bat-Seba (בַּת־שֶׁבַע) ou Bethsabée
  9. Esther (אֶסְתֵּר‎)
  10. Conclusions

Eve (חַוָּה)

(Public domain, via Wikimedia Commons)

Sans doute la plus célèbre des femmes de la Bible Hébraïque et partenaire du premier homme Adam (אָדָם), elle est restée associée dans l’inconscient collectif à l’image du péché originel dans le Christianisme : la découverte du fruit défendu ayant provoqué la Chute du Jardin d’Eden. La Bible Hébraïque offre pourtant une réalité bien plus nuancée que le portrait souvent admis de la Femme tentatrice. L’acte de manger du fruit interdit et d’en donner un morceau à Adam, à sans doute plus avoir avec la curiosité qu’avec un dessein inconscient de ne pas respecter un engagement envers Dieu, comme nous pouvons le voir au chapitre 3 de la Genèse ou « Au commencement » ou Bereshit (בראשית) où la faute n’incombe pas qu’à elle puisque Adam a pleinement participé à cet acte :

Le serpent était le plus rusé de tous les animaux sauvages que l’Eternel Dieu avait faits. Il dit à la femme: «Dieu a-t-il vraiment dit: ‘Vous ne mangerez aucun des fruits des arbres du jardin’?» La femme répondit au serpent: «Nous mangeons du fruit des arbres du jardin. Cependant, en ce qui concerne le fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit: ‘Vous n’en mangerez pas et vous n’y toucherez pas, sinon vous mourrez.’» Le serpent dit alors à la femme: «Vous ne mourrez absolument pas, mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme Dieu: vous connaîtrez le bien et le mal.» La femme vit que l’arbre était porteur de fruits bons à manger, agréable à regarder et précieux pour ouvrir l’intelligence. Elle prit de son fruit et en mangea. Elle en donna aussi à son mari qui était avec elle et il en mangea.

Adam ne cherchant ensuite que lâchement a rejeté la faute sur Eve :

L’Eternel Dieu dit: «Qui t’a révélé que tu étais nu? Est-ce que tu as mangé du fruit de l’arbre dont je t’avais interdit de manger?» L’homme répondit: «C’est la femme que tu as mise à mes côtés qui m’a donné de ce fruit, et j’en ai mangé.

L’inconscient populaire n’a retenu malheureusement que la faute d’Eve. Elle est à la fois essentielle comme figure fondatrice de l’humanité aux côtés d’Adam, et à la fois comme figure essentielle dans l’inconscient collectif. Dans le domaine de l’art (et notamment la peinture), c’est presque la seule figure biblique dont la représentation nue a toujours fait consensus.

Sarah (שָׂרָה‎), Rebecca (רִבְקָה‎), Léa (לֵאָה‎) et Rachel (רָחֵל‎)

(Cameron, Julia Margaret, Public domain, via Wikimedia Commons)

Les femmes des patriarches possèdent toutes un point commun : la stérilité. Cette problématique commune est à la fois une énigme, et constitue en même temps le socle narratif des nombreuses histoires entre ces femmes et leurs maris respectifs. Elles nous interrogent aussi sur le fait que ces histoires se déroulent à des époques où la maternité était essentielle. Où la valeur des femmes était parfois limitée à leurs simples capacités reproductives. Le fait qu’aucun des patriarches n’ai jamais répudié ou abandonné son épouse officielle pour ce motif est un élément frappant. Cet état de fait est reconnu dans les codes de lois anciens comme le code de Hammurabi alinéa 138 :

Si un homme veut répudier son épouse qui ne lui a pas donné d’enfants, il lui donnera (tout l’argent) de sa tirhatou [don nuptial], et lui restituera intégralement la cheriqtou [dot] qu’elle a apportée de chez son père, et il la répudiera.

La Bible Hébraïque reproduit avec ces femmes un schéma constant autour de la stérilité initiale, les doutes et problèmes que cela produit pour ces femmes et leurs couples, puis d’une « délivrance » divine aboutissant à la réalisation de cet espoir de maternité si longtemps attendu. Celles que l’on appelle aussi les matriarches, au-delà de leur stérilité, sont surtout des figures essentielles et indissociables de leurs époux; les accompagnant partout et les suivant dans le cadre de la promesse répétée de Dieu aux patriarches dans la Genèse ou « Au commencement » ou Bereshit (בראשית). Elles participent aussi des tromperies organisées dans la Bible Hébraïque, comme celles organisées par leurs époux respectifs pour passer en Egypte, comme Sarah se faisant passer pour la soeur d’Abraham (En hébreu Avraham : אַבְרָהָם) ou encore Rebecca organisant la supercherie pour que Jacob (Yakov en hébreu : יַעֲקֹב) soit bénit par son père Isaac, quand ce dernier avait pour fils préféré Esau (עשו). On peut également penser à la rivalité presque burlesque entre Léa et Rachel qui cherchent à savoir qui offrira le plus d’enfants à Jacob. Au-delà de ce que nous dit la Bible Hébraïque, les matriarches servent aussi de figures essentielles dans le monde juif comme des exemples d’épouses dévouées à leurs maris et leurs familles, la maternité si longtemps désirée venant compléter le tableau. Ces femmes sont représentatives également de la communauté hébraïque naissante dont l’histoire est racontée dans la Bible Hébraïque.

Hagar (הגר‎)

(Cecco Bravo, CC BY-SA 2.0 FR, via Wikimedia Commons)

Hagar est la concubine d’Abraham dont les histoires sont racontées dans le livre de la Genèse ou « Au commencement » ou Bereshit (בראשית). Incapable de concevoir un enfant avec sa femme Sarah (שָׂרָה‎), cette dernière trouve un accord avec leur servante Hagar pour qu’elle ait un rapport avec Abraham pour leur donner un enfant. Ce fils sera Ismaël (ישׁמעאל) que la Bible Hébraïque transforme en ancêtre symbolique des tribus arabes.

Le personnage d’Hagar, au-delà de la naissance d’Ismaël, permet d’illustrer un certain nombre de sujets propres aux premiers Israélites tels que la Bible Hébraïque nous les présente.

L’existence même d’un arrangement entre Sarah, elle et Abraham pour concevoir un enfant est illustratif des angoisses existentielles qui devaient exister chez ces individus quant à leur besoin de disposer d’une descendance et de la place que la Bible Hébraïque accorde à ce sujet. Un sujet qui transcende la simple continuité filiale, et qui exprime une angoisse universelle chez de nombreuses femmes quant à leur incapacité (réelle ou imaginée) à avoir un enfant. La répudiation étant fréquente dans les sociétés anciennes, on peut également être étonné de cet arrangement qui témoigne à la fois des angoisses de Sarah face à sa stérilité, et du fait qu’Abraham ait pu accepter cet arrangement par amour pour sa femme et par son désir d’avoir un fils. Pourquoi ne pas avoir répudié Sarah pour prendre Hagar ?

Ce triptyque (Abraham, Sarah et Hagar) nous informe aussi sur la façon dont la sexualité pouvait être vécue (ou tout du moins acceptée pour des raisons pratiques : avoir un enfant ici). Le fait que les auteurs de la Bible Hébraïque évoquent ce sujet sans ambage est un indicateur, non pas d’une acceptation d’une sexualité débridée et sans limite (ce qui n’est d’ailleurs pas le cas dans cette histoire), mais d’une acceptation d’un fait humain profond et d’arrangements qui ont toujours cours aujourd’hui.

L’expulsion de Hagar et de son fils par Abraham lui-même est intéressante parce qu’elle illustre une faillite morale importante d’un personnage essentiel dans le Judaïsme, et également dans les trois religions monothéistes. Ne pouvait-on pas trouver un arrangement qui respecte la dignité de chacun ? La Bible Hébraïque nous dit que l’évènement déclencheur de cette expulsion est la rivalité croissante avec Sarah, ainsi que sa jalousie maladive à l’égard de Hagar. Il y a une ironie profonde dans cette histoire : celle par qui cette histoire a commencé est ensuite dépassée par ce qui était initialement convenu. Hagar, qui devait l’aider à réaliser son rêve d’enfant avec Abraham, devient la preuve de sa propre infertilité. Le doute qui pouvait subsister jusqu’ici n’existe plus. L’angoisse de Sarah face au risque que son fils Isaac (En hébreu Yitzhak : יִצְחָק), dont elle a accouché récemment après une si longue stérilité et attente, soit désavantagé au profit d’Ismaël est sans doute la conclusion logique de cette situation qui a du entraîner de nombreuses tensions dans le clan; plutôt que la cause première. Mais la décision finale revient à Abraham. C’est lui qui prononce l’édit, laissant Hagar et son fils à un sort incertain pour préserver son couple et sans doute les convenances sociales après la naissance d’Isaac. Même si Dieu a voulu rassurer Abraham quant à ses inquiétudes sur ce point au chapitre 21 de la Genèse :

Cette parole déplut beaucoup à Abraham parce que c’était son fils. Cependant, Dieu dit à Abraham: «Que cela ne te déplaise pas à cause de l’enfant et de ton esclave. Quoi que te dise Sara, écoute-la, car c’est par Isaac qu’une descendance te sera assurée. Je ferai aussi une nation du fils de l’esclave, car il est ta descendance.»

Le dénouement heureux qui s’ensuit (à savoir le sauvetage de Hagar et son fils dans le désert alors qu’ils meurent de soif par un envoyé mystérieux) nous rappelle que Dieu n’oublie non seulement pas sa création, mais qu’il peut aussi agir là où les Hommes perdent de vue leurs valeurs élémentaires. Ainsi nous le raconte les auteurs de la Bible Hébraïque, toujours au chapitre 21 de la Genèse :

Abraham se leva de bon matin. Il prit du pain et une outre d’eau qu’il donna à Agar et plaça sur son épaule. Il lui remit aussi l’enfant et la renvoya. Elle s’en alla et se perdit dans le désert de Beer-Shéba. Quand l’eau de l’outre fut épuisée, elle laissa l’enfant sous un des arbrisseaux et alla s’asseoir vis-à-vis, à la distance d’une portée d’arc, car elle se disait: «Je ne veux pas voir mourir mon enfant!» Elle s’assit donc vis-à-vis de lui et se mit à pleurer tout haut. Dieu entendit les cris de l’enfant. L’ange de Dieu appela Agar depuis le ciel et lui dit: «Qu’as-tu, Agar? N’aie pas peur, car Dieu a entendu les cris de l’enfant là où il se trouve. Lève-toi, relève l’enfant et tiens-le par la main, car je ferai de lui une grande nation.» Dieu lui ouvrit les yeux et elle vit un puits. Elle alla remplir l’outre d’eau et donna à boire à l’enfant. Dieu fut avec l’enfant. Celui-ci grandit, habita dans le désert et devint tireur à l’arc. Il s’installa dans le désert de Paran et sa mère prit pour lui une femme égyptienne.

Myriam (מִרְיָם)

(Anselm Feuerbach, Public domain, via Wikimedia Commons)

Celle considérée comme la soeur de Moïse (Moché en hébreu : מֹשֶׁה) est une figure féminine importante dans les événements de l’Exode ou « Noms » ou Shemot (שמות) et les livres suivants. Alors que des débats existent aujourd’hui sur la place des femmes dans le judaïsme et notamment à la synagogue, le récit biblique comporte un passage où des femmes chantent leur enthousiasme suite à la sortie d’Egypte devant le peuple israélite (hommes et femmes) avec ce que l’on appelle le Cantique de la Mer au chapitre 15 de l’Exode :

Miriam la prophétesse, la soeur d’Aaron, prit à la main un tambourin et toutes les femmes sortirent à sa suite avec des tambourins et en dansant. Miriam répondait aux Israélites: «Chantez en l’honneur de l’Eternel, car il a fait éclater sa gloire; il a précipité le cheval et son cavalier dans la mer.»

Elle incarne un peu plus tard également la rébellion contre Moïse, plus particulièrement au chapitre 12 des Nombres ou « Dans le désert » ou Bamidbar :

Miriam et Aaron parlèrent contre Moïse au sujet de la femme cushite qu’il avait épousée. En effet, il avait épousé une femme cushite. Ils dirent: «Est-ce seulement par Moïse que l’Eternel parle? N’est-ce pas aussi par nous qu’il parle?» L’Eternel l’entendit. Or, Moïse était un homme très humble, plus humble que n’importe quel homme à la surface de la terre.

L’inclusion par les auteurs de la Bible Hébraïque d’une figure féminine israélite à la fois rebelle et essentielle comme Myriam en lien direct avec Moïse, s’inscrit probablement dans le besoin éprouvé par les auteurs de renforcer le lien entre Moïse et le peuple hébreu à l’aide d’un contexte familial renforcé. L’inclusion de ce contexte familial de Moïse étant parfois considérée aujourd’hui comme un ajout plus tardif lors de la composition de la Bible Hébraïque. Le fait est que le nom Moïse est un patronyme d’origine égyptienne, ce qui ouvre des questions sur les racines et les origines exactes de ce personnage central du judaïsme. Il est notable de constater qu’au chapitre 2 de l’Exode, sa mère ne lui donne même pas de nom :

Un homme de la famille de Lévi avait pris pour femme une Lévite. Cette femme fut enceinte et mit au monde un fils. Elle vit qu’il était beau et elle le cacha pendant trois mois. Lorsqu’elle ne put plus le garder caché, elle prit une caisse de jonc, qu’elle enduisit de bitume et de poix; puis elle y mit l’enfant et le déposa parmi les roseaux sur la rive du fleuve. La soeur de l’enfant se posta à une certaine distance pour savoir ce qui lui arriverait.

Le nom Moïse provient très probablement d’un mot égyptien représenté par le hiéroglyphe 𓄟 qui signifie « enfanter ». Fait notable, toujours au chapitre 2 de l’Exode, son nom n’est dévoilé au lecteur qu’après son sauvetage par la princesse égyptienne :

Or, la fille du pharaon descendit au fleuve pour se baigner tandis que ses servantes se promenaient le long du fleuve. Elle vit la caisse au milieu des roseaux et envoya sa servante la prendre. Quand elle l’ouvrit, elle vit l’enfant: c’était un petit garçon qui pleurait. Prise de pitié pour lui, elle dit: «C’est un enfant des Hébreux!» Alors la soeur de l’enfant dit à la fille du pharaon: «Veux-tu que j’aille te chercher une nourrice parmi les femmes des Hébreux afin qu’elle allaite cet enfant pour toi?» «Vas-y», lui répondit la fille du pharaon. Et la jeune fille alla chercher la mère de l’enfant. La fille du pharaon lui dit: «Emporte cet enfant et allaite-le pour moi; je te donnerai ton salaire.» La femme prit l’enfant et l’allaita. Quand il eut grandi, elle l’amena à la fille du pharaon et il fut un fils pour elle. Elle l’appela Moïse, «car, dit-elle, je l’ai retiré de l’eau.»

L’histoire de Moïse, indépendamment de son historicité, et par extension de son cercle familial décrit pas les auteurs de la Bible Hébraïque, est donc sans doute plus complexe qu’elle n’y paraît.

Tsippora (צִפּוֹרָה)

(Sandro Botticelli, Public domain, via Wikimedia Commons)

La femme de Moïse est un mystère dans la Bible Hébraïque. Les rares présences de Tsippora (son mariage avec Moïse, son désaccord avec ce dernier lors du retour de Moïse en Egypte et son arrivée au camp dans le désert de l’Exode) laissent songeur tant ils sont entourés dans un impressionnant silence. La seule fois où la Bible Hébraïque décrit une interaction verbale entre Tsippora et Moïse se situe dans le livre de l’Exode ou « Noms » ou Shemot (שמות) au chapitre 4 :

Pendant le voyage, à l’endroit où ils passaient la nuit, l’Eternel l’attaqua et chercha à le faire mourir. Séphora prit une pierre tranchante, coupa le prépuce de son fils et le jeta aux pieds de Moïse en disant: «Tu es pour moi un mari de sang!» Alors l’Eternel le laissa. C’est à ce moment-là qu’elle dit: «Mari de sang!» à cause de la circoncision.

S’ensuit le renvoi de Tsippora chez son père. Ce passage pourrait-il évoquer un rôle religieux important de Tsippora que les auteurs de la Bible Hébraïque n’ont pas développé ou un fragment d’une histoire plus complexe aujourd’hui perdue ? La fin de la vie de Tsippora n’est même pas évoquée. L’origine madianite de Tsippora pourrait-elle être entrée en conflit avec l’histoire de Moïse racontant la constitution d’une identité nationale et spirituelle ? Le seul passage évoquant le sujet est extrêmement ambigu dans le chapitre 12 de Nombres ou « Dans le désert » ou Bamidbar :

Miriam et Aaron parlèrent contre Moïse au sujet de la femme cushite qu’il avait épousée. En effet, il avait épousé une femme cushite.

Ce passage fait d’ailleurs toujours d’objet de nombreux débats : s’agit-il de Tsippora ou une autre femme ? Ces absences et silences troublants sur la femme du prophète le plus important de la Bible Hébraïque laissent la porte ouverte à de nombreuses interprétations. La simple « économie narrative » ne suffit pas à expliquer ce problème, même si la vie de Tsippora est effectivement secondaire comparée à celle de Moïse dans le récit biblique. Bien que la Bible Hébraïque n’est pas un caractère historique au sens moderne, elle n’en reste pas moins l’histoire du peuple hébreu. La question pourrait donc se poser de savoir si évoquer la nature des problèmes réels entre Moïse et sa femme aurait pu éclairer une facette problématique de Moïse. Quelque chose de plus problématique que les problèmes relationnels entre les Patriarches et leurs femmes par exemple. Leur désaccord violent lors du passage ambigu relatif à la circoncision peut faire pencher dans ce sens. Le fait que le retour de Tsippora auprès de Moïse soit le fait du son beau-père, Jéthro (Yitro en hébreu : יִתְרוֹ), témoigne également d’un certain manque de spontanéité de la part de Moïse à retrouver sa femme.

Déborah (דְּבוֹרָה)

(Gustave Doré, Public domain, via Wikimedia Commons)

Déborah est la rare figure féminine de la Bible Hébraïque ayant l’opportunité d’exercer une pouvoir militaire et politique sur les Israélites. Ses aventures sont décrites dans le livre des Juges ou Shoftim (שֹׁפְטִים). Cette partie du récit de l’époque troublée des hébreux avec l’avènement de la royauté, illustre une forme d’ironie dans un contexte d’une société profondément ancrée dans des valeurs patriarcales. C’est une femme qui ordonne à un homme (Barak : בָּרָק) de lever une armée pour vaincre les ennemis des Israélites. Mais surtout, elle prophétise qu’il ne tuera pas en personne l’ennemi des Israélites (Le général Siséra : סיסרא), mais que cela sera l’oeuvre d’une femme en la personne de Yaël (יָעֵל). Ainsi nous le raconte les auteurs de la Bible Hébraïque au chapitre 4 du livre des Juges :

A cette époque, Débora, une prophétesse mariée à un certain Lappidoth, était juge en Israël. Elle siégeait sous le palmier de Débora, entre Rama et Béthel, dans la région montagneuse d’Ephraïm, et les Israélites montaient vers elle pour être jugés. Elle fit appeler Barak, fils d’Abinoam, originaire de Kédesh-Nephthali, et elle lui dit: «L’Eternel, le Dieu d’Israël, t’a donné l’ordre suivant: ‘Vas-y, prends la direction du mont Thabor en emmenant 10’000 hommes des tribus de Nephthali et de Zabulon. J’attirerai vers toi, au torrent du Kison, Sisera, le chef de l’armée de Jabin, avec ses chars et ses troupes, et je le livrerai entre tes mains.’» Barak dit à Débora: «Si tu viens avec moi, je partirai. Mais si tu ne viens pas avec moi, je ne partirai pas.» Elle répondit: «J’irai donc avec toi, mais tu n’auras aucune gloire sur la voie où tu t’engages, car c’est entre les mains d’une femme que l’Eternel livrera Sisera.» Débora se leva et se rendit avec Barak à Kédesh. Barak convoqua les tribus de Zabulon et Nephthali à Kédesh; 10’000 hommes marchèrent à sa suite et Débora partit avec lui.

Bien que cette inversion des rôles soit largement minoritaire dans le corpus de la Bible Hébraïque, où ce sont les figures masculines qui accomplissent les grandes actions, l’inclusion de cette histoire devrait nous faire réfléchir sur la capacité des auteurs de la Bible Hébraïque à avoir rassemblé/composé une histoire en totale opposition avec les valeurs traditionnelles de leur temps. Comme Myriam, elle aussi chante en étant accompagnée d’un homme, dans son célèbre cantique au chapitre 5 des Juges ou Shoftim (שֹׁפְטִים) :

Ce jour-là, Débora chanta le cantique que voici avec Barak, fils d’Abinoam:

«Des chefs se sont mis à la tête du peuple en Israël, et le peuple s’est montré prêt à combattre. Bénissez-en l’Eternel!

»Rois, écoutez! Princes, prêtez l’oreille! Je chanterai, oui, je chanterai en l’honneur de l’Eternel, je chanterai en l’honneur de l’Eternel, le Dieu d’Israël.

Ruth (רוּת)

(Julius Schnorr von Carolsfeld, Public domain, via Wikimedia Commons)

Personnage du livre du même nom, Ruth est ce que l’on pourrait appeler l’archétype de la convertie. Une femme sans attache avec les Israélites qui prend pour religion le Judaïsme par amour. C’est par cette femme étrangère, puis convertie au judaïsme, que naîtra le roi David. L’histoire de Ruth est parfois interprétée avec un regard très actuel. Tout d’abord, le livre de Ruth est parfois interprété comme dressant le portrait d’une femme relativement indépendante qui gagne par elle même le produit de son labeur en glanant seule dans les champs, exerçant en cela un droit prescrit dans la Bible Hébraïque elle-même au chapitre 23 du Lévitique ou « Et il appela » ou Vayiqra (ויקרא) :

»Quand vous ferez la moisson dans votre pays, tu ne moissonneras pas ton champ jusqu’aux bords et tu ne ramasseras pas ce qui reste à glaner. Tu laisseras cela au pauvre et à l’étranger. Je suis l’Eternel, votre Dieu.»

Ce qui va l’amener à rencontrer son futur mari Boaz (בעז). Cette valorisation évidente du travail est aussi interprétée aujourd’hui comme une forme d’ode à la dignité des individus par le travail, aussi simple soit-il. La très forte thématique agricole contribue sans doute également à rendre le récit très populaire malgré sa brièveté. Dans le cadre des débats récents sur la nature des conversions au judaïsme (notamment entre orthodoxes et mouvements libéraux), l’histoire de Ruth est intéressante car elle se place au-dessus des normes conventionnelles qui valideraient telle ou telle conversion, pour nous intéresser à une profession de foi authentique.

Bat-Seba (בַּת־שֶׁבַע) ou Bethsabée

(Artemisia Gentileschi, Public domain, via Wikimedia Commons)

Bethsabée pourrait être, au contraire de Eve dans l’inconscient collectif, la figure de la Femme tentatrice. Par quel pouvoir cette femme a fait de David (En hébreu דָּוִד, la figure royale exemplaire dans l’inconscient collectif du judaïsme), un homme coupable d’une faute morale inexcusable : faire tuer un autre homme pour prendre sa femme ? David désire tellement Bethsabée qu’il en vient à faire mourir son mari en l’envoyant en première ligne sur le champ de bataille. La punition divine ne se fait pas attendre : Dieu décide que l’enfant à venir de cette union est condamné à mourir. Malgré les tentatives de David pour obtenir le pardon divin, l’enfant mourra. Le prochain enfant à naître de leur union sera le dernier grand roi du royaume uni d’Israël : Salomon (Shlomo en hébreu : שְׁלֹמֹה). Très effacé dans la Bible Hébraïque, le personnage de Bethsabée n’en reste pas moins très présent dans l’imaginaire collectif. On notera par contre son influence décisive dans l’accession de son fils Salomon au trône au chapitre 1 des Rois ou Melakhim (מְלָכִים) :

Alors Nathan dit à Bath-Shéba, la mère de Salomon: «N’as-tu pas appris qu’Adonija, le fils de Haggith, est devenu roi sans que notre seigneur David le sache? Va maintenant! Je vais te donner un conseil, afin que tu sauves ta vie et celle de ton fils Salomon. Va, entre chez le roi David et dis-lui: ‘Mon seigneur le roi, ne m’avais-tu pas juré, à moi ta servante, que ce serait mon fils Salomon qui régnerait après toi et que ce serait lui qui s’assiérait sur ton trône? Pourquoi donc Adonija est-il devenu roi?’ Tu seras encore là, en train de parler avec le roi, quand j’entrerai moi-même après toi, et je compléterai tes paroles.»

Bath-Shéba alla trouver le roi dans sa chambre. Il était très vieux et Abishag, la Sunamite, le servait. Bath-Shéba s’inclina et se prosterna devant le roi, qui lui dit: «Qu’as-tu?» Elle lui répondit: «Mon seigneur, tu avais juré à ta servante par l’Eternel, ton Dieu, que ce serait mon fils Salomon qui régnerait après toi et que ce serait lui qui s’assiérait sur ton trône. Et maintenant, voici que c’est Adonija qui est devenu roi et tu ne le sais pas, mon seigneur le roi! Il a sacrifié des boeufs, des veaux gras et des brebis en grande quantité, et il a invité tous les fils du roi ainsi que le prêtre Abiathar et Joab, le chef de l’armée, mais il n’a pas invité ton serviteur Salomon. Mon seigneur le roi, tout Israël a les yeux fixés sur toi pour que tu lui annonces qui s’assiéra sur ton trône après toi. Sinon, lorsque mon seigneur le roi sera couché avec ses ancêtres, mon fils Salomon et moi serons traités comme des coupables.»

Une action qui contraste avec son effacement dans les parties précédentes. Comme pour Eve, mais pour des motifs différents, Bethsabée est souvent représentée nue dans les oeuvres d’art pour des raisons évidentes liées à la sensualité de sa personne et sa relation avec David.

Esther (אֶסְתֵּר‎)

Pour conclure sur ces portraits de femmes de la Bible Hébraïque, il est également intéressant d’évoquer le cas d’Esther. Le livre nous transporte cette fois-ci à l’époque de la Perse. Dans le livre du même nom, une chose frappe le lecteur : l’absence de totale de mention de Dieu. De même que le fait que ce soit une femme, en la personne d’Esther, qui sauve l’ensemble du peuple hébreu par sa beauté et son influence auprès du roi Assuérus. Comme Déborah un peu plus tôt à l’époque des Juges qui délivra le peuple hébreu de son oppresseur, avec des méthodes différentes cette fois-ci. L’arc narratif développé dans le livre d’Esther est peut-être un des plus intéressant de la Bible Hébraïque concernant une femme : de simple jeune femme passive mise à disposition du roi de Perse, elle se transforme en figure active et déterminée pour la sauvegarde de son peuple. Loin de se limiter à user de sa beauté, Esther use des intrigues et de sa compréhension des rouages de la cour de Perse pour faire échouer le complot. Le texte comporte une certaine ironie : c’est une femme qui déjoue le complot, mais le début du récit nous informe que si Esther est devenue la favorite du roi Perse, c’est d’abord parce que sa propre épouse a refusé d’obéir à ses demandes en public. Le chapitre 1 du livre d’Esther nous raconte ainsi que :

Le septième jour, placé dans de joyeuses dispositions par le vin, le roi Assuérus ordonna à Mehuman, Biztha, Harbona, Bigtha, Abagtha, Zéthar et Carcas, les sept eunuques qui étaient à son service, de faire venir devant lui la reine Vasthi, coiffée de la couronne royale, pour montrer sa beauté aux peuples et aux princes. En effet, c’était une belle femme. Cependant, la reine Vasthi refusa de venir quand les eunuques lui transmirent le message du roi. Le roi s’en montra très fâché et en nourrit une ardente colère.

Pour nous amener à la fin du livre vers un tout autre rapport de force au chapitre 10 du livre :

Puis Esther poursuivit son plaidoyer devant le roi. Elle se jeta à ses pieds en pleurant et en le suppliant de faire échec à la méchanceté d’Haman, l’Agaguite, et à ses projets contre les Juifs. Le roi lui tendit le sceptre en or. Elle se releva alors et c’est debout devant lui qu’elle lui dit: «Si tu le juges bon, roi, et si j’ai trouvé grâce devant toi, si cela te paraît convenable et si je te suis agréable, il faudrait qu’on écrive pour révoquer les lettres conçues par Haman, fils d’Hammedatha, l’Agaguite. Il les avait rédigées dans le but de faire disparaître les Juifs qui se trouvent dans toutes les provinces du roi. Comment pourrais-je supporter d’assister au malheur qui frapperait mon peuple, à la disparition de ma famille?»

Le roi Assuérus dit à la reine Esther et au Juif Mardochée: «J’ai déjà donné la propriété d’Haman à Esther et lui-même a été pendu à une potence pour avoir tenté de porter la main contre les Juifs. Ecrivez donc ce que vous voudrez concernant les Juifs! Faites-le au nom du roi et apposez l’empreinte royale sur vos lettres! En effet, un document écrit au nom du roi et porteur de l’empreinte royale ne peut être révoqué.»

L’acte d’Esther est célébré chaque année avec la fête de Pourim (פּוּרִים)‎ dans les communautés juives.

Conclusions

Ces portraits de femmes de la Bible Hébraïque, comme vous avez pu le constater, nous interrogent sur plusieurs points. Tout d’abord, leur simple inclusion et place centrale dans de nombreux évènements relatés, est une preuve certaine que les auteurs de la Bible Hébraïque ont su construire une trame narrative cohérente prenant en compte des réalités humaines profondes, et la place des femmes dans l’histoire du peuple hébreu. Bien que certaines soient plus effacées que d’autres (Tsippora, Bethsabée dans une certaine mesure…), plusieurs d’entre elles sont des figures centrales (les matriarches, Esther, Déborah…). Même si on ne peut pas parler de progressisme ou de féminisme, des idées totalement inconnues pour les auteurs de l’époque, l’inclusion de figures féminines valorisantes (et parfois fortes) reste tout de fois une preuve évidente d’un certain génie littéraire et d’un regard ouvert sur la réalité humaine. D’autres figures féminines, bien moins connues et tout aussi intéressantes pour ce qu’elles nous disent des représentations féminines dans la Bible Hébraïque, existent bien entendu. On peut penser aux deux « Tamar » (תָּמָר) par exemple, celle qui obtient justice envers et contre tout dans un univers patriarchal particulièrement injustice à l’époque des Patriarches, et celle victime d’un viol et qui sera vengée par sa famille à l’époque du roi David.

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